🌒 Martror, la nuit où les âmes reviennent
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Chaque automne, lorsque la lumière décline et que la brume s’installe sur les collines d’Occitanie, une étrange rumeur s’élève dans les ruelles des vieux villages. Des silhouettes blanches défilent à la lueur des lanternes, des visages se parent de squelettes peints, des enfants chuchotent des mots d’un autre âge.
C’est Martror — la fête occitane des morts, celle qu’on dit née d’un temps où les vivants et les défunts n’étaient pas encore séparés par le silence.
🕯️ Une fête oubliée, ressuscitée
Dans la langue d’oc, Martror viendrait du mot latin martyrum, « les martyrs ».
Le terme désignait autrefois la Toussaint, la « festa dels martirs ». Mais au fil des siècles, le sens s’est élargi : les martyrs sont devenus les ancêtres, les disparus, les invisibles qui veillent encore sur les vivants.
Ainsi, Martror serait la fête des morts, dans ce qu’elle a de plus intime : un dialogue entre le monde des ombres et celui des hommes.
Oubliée pendant des générations, la tradition renaît depuis quelques années dans plusieurs villes occitanes — Pézenas, Agde, Montpellier, Limoux…
Les compagnies de théâtre, les écoles calandretas et les collectifs culturels, comme le Théâtre des Origines ou Temporadas, lui ont redonné corps : cortèges nocturnes, musiques envoûtantes, effigies géantes, rituels du feu et messages aux morts.
Plus qu’un simple spectacle, Martror devient une veillée collective, un rite de passage entre les saisons et entre les mondes.
🌾 Le temps des morts, le temps des récoltes
Martror marque la fin du cycle lumineux : la davalada, la descente vers l’hiver.
C’est le moment où l’on ramasse les dernières châtaignes, où l’on bat les noix, où la terre s’endort sous la pluie.
Dans les villages, autrefois, on préparait des repas simples, souvent partagés après les cérémonies : mongetas (haricots secs mijotés), soupes de courge ou de légumes, châtaignes grillées et vin nouveau.
Rien de codifié, mais toujours ces saveurs d’automne qui réchauffent le corps et honorent la mémoire.
Ces plats racontent une philosophie : celle du lien.
Entre les vivants qui partagent la table.
Entre les morts qu’on évoque doucement.
Et entre les saisons qui se succèdent, sans rupture véritable.
🕯️ Le souffle ancien d’une mémoire occitane
Martror n’est pas un folklore figé : c’est un souffle.
Un rappel que la mort, dans la culture occitane, n’a jamais été un tabou mais un passage, un état du monde.
Les veillées funèbres, les chants des planhs (lamentations), les repas de deuil… tous portaient l’idée que le souvenir est une présence, non une absence.
Dans les mots d’un témoin du Ségala, recueillis au siècle dernier :
« Quand quauqu’un morissiá dins una familha, se fasiá un repais. Los mongetas, totjorn. »
(“Quand quelqu’un mourait dans une famille, on faisait un repas. Toujours des haricots.”)
Aujourd’hui encore, lors des fêtes de Martror, on allume des feux, on scande des chants, on envoie des vœux aux morts dans des nacelles de lumière.
Les enfants rient, les anciens racontent. Et le temps, un instant, se courbe.
🌑 Entre la vie et l’ombre
Martror n’est pas seulement une réinvention culturelle.
C’est une réconciliation : entre ce que l’on voit et ce que l’on pressent, entre la fête et le recueillement, entre la mort et la mémoire.
Elle nous rappelle que nous sommes tous faits d’histoires, d’ancêtres et de traces ; que l’automne n’est pas une fin, mais une respiration du monde.
Alors, quand reviendra le vent d’octobre et que les lanternes s’allumeront sur les places occitanes, souvenons-nous :
les morts ne sont jamais loin, ils marchent à nos côtés.
Et Martror est leur chant.
📚 Bibliographie & sources
- Occitanica – Médiathèque du patrimoine immatériel d’Occitanie : Martror, fèstas dels mòrts e rituals de Totsants en Occitània
- Théâtre des Origines / Temporadas : projet La Martror – le voyage des âmes
- Ville d’Agde, Martror célébré dans la tradition occitane, 2023
- La Dépêche du Midi, Limoux : la Calandreta fête Martror, 2024
- Occitan-Aveyron.fr, enquête ethnographique : La mòrt – Sanvensa
- Montpellier Tourisme, La Davalada / Martror : rituels de la saison sombre, 2022